La compagnie traversa la montagne et rejoignit les plaines environnantes, avan?ant à bonne allure. Seule une vingtaine de soldats en avait réchappé, qu'ils soient blessés ou indemnes, mais le Capitaine considérait ce lourd tribut comme un sacrifice nécessaire à l'accomplissement de leur mission, qui avait été un succès.
Lorsqu'ils atteignirent un avant-poste de l'armée impériale, à l'aube, la plupart des soldats, épuisés par leur voyage à pied, furent relevés par d'autres. Le Capitaine, qui tra?ait la route jusqu'au palais, se vit fournir un cheval, et la dame, qui chevauchait jusque-là à leurs c?tés, fut installée dans un palanquin, afin qu'ils puissent reprendre la route sans perdre de temps. La transporter à cheval leur aurait probablement permis d'avancer plus vite, mais ils ne pouvaient se permettre de dépendre de son état.
Cerena avait accepté la situation en silence, mais elle ne pouvait s'empêcher de serrer les poings. Elle avait préféré retourner au palais que de voir ses enfants souffrir à nouveau par sa faute. Le c?ur serré, elle repensa à Elvira, blessée, et Owen… choqué par les événements qu'il avait lui-même inconsciemment envenimés. De tout c?ur, elle souhaita qu'il ne se laisse pas ronger par la culpabilité. Si seulement elle avait été plus forte, peut-être aurait-elle pu en faire davantage.
à demi allongée dans sa litière, elle tentait de se reposer, malgré les balancements provoqués par la marche des soldats.
Le Capitaine de la Garde se pla?a à sa hauteur avec sa monture.
— êtes-vous bien installée, Ma Dame ?
Elle ne répondit pas. Les voilages la dissimulaient des regards indiscrets, mais elle pouvait clairement discerner la silhouette et la voix de l'homme.
— Je comprends que cela soit difficile à accepter. Mais vous serez bien mieux au palais, et plus en sécurité.
En réponse, il n'eut droit qu'à un vague murmure de protestation provenant de derrière les voilages.
— Hm. Vous pensiez s?rement être en sécurité dans ce village reculé, pourtant, voilà où nous en sommes. ?Cela en valait-il le prix, compte tenu des pertes? ?
Il y eut un autre silence. Puis, sa voix s'éleva enfin.
— N'étiez-vous pas venu pour Owen ? Pourquoi moi ? Je n'ai rien à lui offrir.
— Vous vous méprenez, Ma Dame. Vous êtes bien plus précieuse que vous ne l'imaginez. Quant à Messire Owen… tout dépendait de lui. Nous ne pouvions pas le contraindre à nous suivre. Mais soyez assurée que Sa Majesté vous l'expliquera mieux que je ne saurais le faire.
Il s'interrompit et réfléchit un instant.
— Il a vraiment beaucoup grandi, reprit-il. J'aurais presque eu du mal à le reconna?tre, s'il n'était pas le portrait craché de Sa Majesté. Il est vraiment devenu fort.
Cerena nota quelque chose d'étrange dans sa voix qu'elle ne comprenait pas : un mélange de fierté et de mélancolie, comme s'il parlait de son propre fils.
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— Qui êtes-vous exactement, pour lui ? demanda Cerena.
— Jadis, j'étais son ma?tre d'armes.
Cerena manqua un battement de c?ur.
— C'est… à cause de vous si…
— Il a été déstabilisé, c'est vrai. Après tout, mon élève restera toujours mon élève. Même si le temps passé au palais fut bref, je n'ai jamais oublié sa fa?on de combattre. Et lorsqu'il a commencé à ma?triser ses pouvoirs, il a aussit?t cherché à les exploiter pour prendre l'avantage sur moi. Et il n'a pas changé. Sa Majesté a eu raison de m'envoyer.
Cerena poussa un soupir. Jusqu'où les manigances de l'Empereur allaient-elles ? Combien de coups d'avance avait-il ?
— Ne vous inquiétez pas. J'ai juré de vous protéger au péril de ma vie. Je vous mènerai au palais sans encombre.
Cerena ferma les yeux. Il se trompait : ce n'était pas tant sa sécurité actuelle qui la préoccupait que ce qui l'attendait à son arrivée.
???
Les jours passèrent tandis que la troupe de soldats poursuivait sa route inlassablement, ne s'arrêtant que pour se ravitailler ou échanger les troupes. Leur progression restait régulière ; n'ayant jamais besoin de s'arrêter pour dormir, elle savait qu'ils avan?aient déjà plus vite qu'autrefois, lorsqu'elle voyageait avec son fils.
Les porteurs et soldats fatigués étaient facilement remplacés, et elle ne ralentissait jamais le convoi. Les rares pauses, pour boire, manger et permettre à la passagère de répondre à ses besoins, étaient rythmées par les hommes. Dans ces moments-là, le Capitaine l'escortait personnellement, offrant un minimum d'intimité tout en s'assurant qu'elle ne lui échappe pas.
Cet homme sortait du lot. Il chevauchait sans faillir, ne quittait jamais son poste et ne changeait de monture que quand celle-ci faiblissait. Sa résilience était telle qu'elle ne laissait place à aucun doute : en cela, Cerena l'admirait presque.
D'après les quelques échanges qu'ils avaient eus, elle en avait déduit qu'il était un homme extrêmement loyal à l'Empereur, peut-être même l'un de ses plus fidèles vassaux. Le respect qu'il montrait à Cerena la mettait mal à l'aise : jamais auparavant n'avait-elle été traitée avec autant de déférence. Pourquoi avait-elle le sentiment que quelque chose avait changé ?
???
Un seul mois leur suffit à atteindre la capitale. L'ennui avait rendu le voyage éreintant. Elle se serait probablement sentie soulagée si elle n'avait pas eu l'impression d'être conduite tout droit à l'échafaud.
Le rythme de marche ralentit progressivement. Des cris d'encouragement, de joie et des applaudissements retentirent de toutes parts alors que la population se pressait le long des rues, fascinée par l'avancée majestueuse de la compagnie de soldats, comme si elle célébrait une victoire. Cerena, habituée au silence pesant du voyage et au seul bruit régulier des pas de son escorte, en fut surprise.
Cachée derrière le voilage de son palanquin, elle glissa délicatement un doigt entre les tissus et les écarta légèrement pour observer les alentours. Des centaines de personnes bordaient la route, contemplant le cortège et tentant d'apercevoir la haute dignitaire. Dépassée par tant d'attention, elle recula brusquement, laissant les rideaux la dissimuler à nouveau.
Son c?ur battait à tout rompre, sa respiration s'accélérant. à chaque pas qui la rapprochait un peu plus du palais, la pression montait en elle. Elle était terrifiée à l'idée d'y retourner. Elle ferma les yeux et repensa à la famille qu'elle avait laissée là-bas, dans la montagne : les moments heureux passés ensemble, la bienveillance et la douceur de son compagnon, la gaieté d'Elvira, la prévenance d'Owen…
Puis son esprit glissa vers tous les villageois ayant péri pendant l'attaque. Toutes ces pensées ne l'avaient jamais quittées depuis son départ du village, le c?ur lourd.
Tiraillée entre la mélancolie des jours passés, la tristesse du présent et la peur de l'avenir, les larmes lui montèrent aux yeux, tandis que le cortège funèbre l'entra?nait inexorablement vers son destin.

