CHAPITRE 5
Le premier combat
Je me suis réveillé avec un DING.
Je me suis frotté les yeux pour bien voir et j’ai regardé la notification qui flottait au-dessus de mon visage.
La lumière de l’aube filtrait par la fenêtre de la chambre. Dehors, Heavenburg émergeait lentement de la nuit — les premiers joueurs sortaient de l’auberge, les PNJ marchands déballaient leurs étals, et quelque part dans le village, un coq à la ponctualité militaire rappelait à tout le monde que le Système avait des opinions sur les grasses matinées.
Les cinq points de stats, j’ai hésité. Pour la première fois.
DEX et INT, c’était la combinaison logique. La DEX améliorait mes plats et mon couteau. L’INT améliorait la découverte de recettes. Mais aujourd’hui, je sortais dans la forêt. Seul. Avec un couteau de cuisine et zéro expérience de combat. Et mon AGI était à 6. Six. La stat d’un bonhomme qui n’a pas couru depuis le lycée et qui considère que traverser la rue au feu orange est de l’exercice cardio.
J’ai mis deux points en AGI. Trois en DEX.
* * *
Le petit-déjeuner a consisté en une portion de soupe réchauffée — j’en avais gardé une de la veille, le timer de fra?cheur tenait encore — et un moment de méditation devant mon kiosque en regardant les joueurs passer.
Ils partaient vers la Forêt Est par groupes de deux ou trois. Guerriers, archers, mages. Des gens équipés pour se battre. Avec des épées, des boucliers, des batons magiques, des armures en cuir, en métal, en tout sauf en lin avec une résistance aux taches de vingt pour cent.
J’ai baissé les yeux sur mon équipement. Tablier. Couteau de cuisine en fer. Briquet.
Mais élisabeth avait raison. Un cuisinier devrait conna?tre ses ingrédients à la source. Le thym des collines, je l’achetais au marché, et le PNJ me le vendait à un prix qu’il avait décidé tout seul. Si je trouvais mes propres herbes en forêt — du thym sauvage, de la sauge, des champignons, des baies —, non seulement j’économisais, mais je découvrais peut-être des ingrédients que le marché ne vendait pas. Des ingrédients avec des propriétés spéciales.
J’ai fermé le kiosque. Rangé la marmite derrière le comptoir. Vérifié mon inventaire : couteau équipé, briquet, quelques herbes restantes, une gourde d’eau. Pas de potion de soin — je n’en avais jamais acheté, parce que jusqu’à hier, ma seule activité physique consistait à soulever des marmites.
J’ai passé la porte sud de Heavenburg.
* * *
La Forêt Est commen?ait à deux cents mètres des murs du village. Une lisière nette, presque tracée au cordeau — d’un c?té la prairie, de l’autre les arbres. Le Système n’avait pas fait dans la subtilité : une pancarte plantée au bord du chemin indiquait ? Forêt Est — Niveau 3-7 — Attention aux loups ?, avec un petit dessin de loup qui avait l’air de sourire.
Sous le couvert des arbres, tout a changé. La lumière d’abord — le soleil matinal se brisait en taches dorées sur le sol de mousse et de feuilles mortes. L’odeur, ensuite. Mon nez de cuisinier s’est emballé immédiatement. Humus, résine, champignons, quelque chose de mentholé, quelque chose de poivré, et sous tout ?a, l’odeur verte et crue de la chlorophylle.
En cinq minutes de marche, j’avais repéré trois variétés de thym sauvage, une touffe de romarin accrochée à un rocher, des champignons bruns au pied d’un chêne que je ne pouvais pas identifier — le Système les étiquetait ? Champignon commun (comestible ?) ? avec un point d’interrogation qui n’inspirait pas confiance — et ce qui ressemblait à de l’ail des ours le long d’un ruisseau.
J’ai cueilli. Méthodiquement, comme au marché, sauf que le marché ne craquait pas sous mes pieds et ne faisait pas de bruits suspects dans les buissons. Le thym, je l’ai effeuillé sur place, par habitude. Le romarin, j’ai cassé les branches au ras de la tige. L’ail des ours, j’ai tiré les feuilles une par une, en laissant les racines — un cuisinier qui arrache les racines est un cuisinier qui ne reviendra pas la semaine prochaine.
J’ai rangé le tout dans mon inventaire.
L’ail des ours, par contre, c’était une trouvaille. Peu commun, ce qui signifiait des propriétés potentielles. Dans le monde réel, l’ail des ours est un ingrédient fantastique — plus doux que l’ail classique, avec un parfum de sous-bois qui élève n’importe quelle viande. Si le Système respectait un minimum la logique culinaire, cet ingrédient pouvait faire la différence entre un plat Excellent et quelque chose de mieux.
Je me suis enfoncé plus loin dans la forêt. Le chemin principal était bien balisé — d’autres joueurs l’empruntaient régulièrement, leurs pas avaient tassé la terre, et des marques sur les arbres indiquaient les directions. Mais les ingrédients intéressants n’étaient pas sur le chemin. Ils étaient dans les coins où personne n’allait.
J’ai quitté le sentier.
* * *
Le loup n’a pas surgi des buissons. Il était là, simplement, à une quinzaine de mètres, immobile entre deux troncs, et il me regardait.
Loup gris. Niveau 4. Le nom et le niveau flottaient au-dessus de sa tête en lettres blanches, comme si le Système tenait absolument à ce que je sache exactement dans quelle mesure j’étais mal barré.
Il était plus gros que ce que j’avais imaginé. Le loup de mon imagination, c’était celui des documentaires — majestueux, distant, vaguement romantique. Le loup devant moi, c’était un bloc de muscles, de fourrure grise et de crocs qui faisait facilement la taille d’un veau. Ses yeux jaunes étaient fixés sur moi avec l’intensité calme d’un prédateur qui évalue son repas.
Mon c?ur — mon c?ur virtuel, qui battait pourtant comme un vrai — s’est emballé. J’ai senti l’adrénaline monter, chaude, aigu?, exactement comme dans le monde réel quand un client furieux entrait dans le restaurant et que je savais que les dix prochaines secondes allaient définir le reste de la soirée.
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J’ai sorti mon couteau. Trois à quinze points de dégats. Qualité médiocre. Vingt-sept centimètres de fer mal aigurisé qui ne m’avait jamais servi à autre chose qu’à émincer des oignons.
Le loup a grondé. Un son bas, guttural, qui venait du fond de sa gorge et qui vibrait dans l’air humide de la forêt. Puis il a bondi.
Je ne sais pas comment j’ai esquivé la première attaque. Les huit points d’AGI, probablement, combinés avec l’instinct de survie d’un homme qui a passé sa vie à éviter des casseroles br?lantes dans une cuisine exigu?. Le loup a passé à ma droite, ses crocs ont claqué dans le vide à dix centimètres de mon bras, et j’ai fait un pas de c?té qui n’avait rien de martial et tout du type qui glisse sur une épluchure.
J’ai essayé de frapper. Mon premier coup de couteau est passé au-dessus de la bête, dans le vide, parce que le loup était déjà retourné et que mes réflexes de combat étaient exactement aussi mauvais que prévu.
Le deuxième assaut du loup m’a touché.
Quarante-sept points. D’un coup. La douleur m’a traversé l’avant-bras gauche comme une br?lure — le Système ne simulait pas la douleur à cent pour cent, mais il simulait assez pour que je comprenne le message : ?a va empirer.
Le loup a reculé d’un bond, a tourné en arc de cercle, et s’est préparé pour un troisième assaut. Du sang virtuel coulait de mon avant-bras. Le timer de saignement défilait.
Le loup a bondi. Cette fois, je n’ai pas essayé d’esquiver. J’ai fait un pas de c?té — le minimum — et j’ai frappé.
Pas au hasard. Pas en visant la tête, la gorge ou le flanc, comme un guerrier l’aurait fait. J’ai visé la patte arrière. La face interne de la cuisse, là où le tendon d’Achille relie le muscle au jarret. Le même tendon que je tranche quand je désosse un gigot d’agneau. Le même geste — précis, court, d’un seul mouvement du poignet.
La lame en fer a trouvé le tendon.
Le loup a hurlé. Un cri aigu, animal, de douleur pure. Sa patte arrière droite s’est dérobée sous lui et il s’est effondré sur le flanc, griffant la terre, essayant de se relever. Dix secondes d’immobilisation. Le timer défilait au-dessus de sa tête.
Mais le loup ne m’a pas attendu. Même au sol, même avec une patte inerte, il s’est retourné et m’a mordu la jambe avec la rage désespérée d’une bête blessée.
Cinquante-deux. Plus fort que le premier coup. La morsure d’une bête désespérée. Ma jambe a cédé et je suis tombé à genoux dans la mousse, le couteau toujours en main, le souffle court.
Le loup s’est relevé. Laborieusement, sur trois pattes, la quatrième tra?nant derrière lui. Mais il se relevait quand même. Il grondait. Il n’avait pas fini.
Il a bondi une dernière fois. Maladroitement, déséquilibré par la patte morte. J’ai roulé sur le c?té — pas une esquive, un écroulement contr?lé — et j’ai planté le couteau dans son flanc quand il est passé au-dessus de moi. La lame est entrée sous les c?tes, là où la fourrure est plus fine, là où un cuisinier sait que les organes ne sont protégés que par une fine couche de graisse et de muscle.
Le loup a émis un dernier son — un gémissement plus qu’un grondement — et s’est effondré à c?té de moi dans un bruit de feuilles mortes et de fourrure.
J’ai regardé mes PV.
Dix. Sur deux cent quarante. J’étais à dix points de vie. Le saignement avait continué pendant le combat, grignotant ce qui me restait point par point pendant que je roulais dans la boue et plantais mon couteau dans un loup.
Je me suis assis dans la mousse, le dos contre un arbre, le couteau ensanglanté posé sur mes genoux. Mes mains tremblaient. De la peur, de l’adrénaline, du soulagement — probablement les trois. à c?té de moi, le cadavre du loup fumait légèrement dans l’air frais du matin.
J’ai regardé la dépouille. Pas de lueurs colorées, pas de butin flottant au-dessus du cadavre comme dans les jeux. Juste un loup mort, affalé sur le flanc, avec du sang sur la fourrure et une entaille nette à la patte arrière. Le Système avait généré un unique item : ? Carcasse de loup gris ?, avec la mention ? Dépe?age requis ? en dessous.
J’ai stocké la carcasse dans mon inventaire. Le Système l’a avalée d’un coup — quatre-vingts kilos de loup qui disparaissent dans un menu déroulant, la magie de l’inventaire virtuel. Un timer de fra?cheur s’est affiché à c?té de l’ic?ne : douze heures. Largement le temps de rentrer et de sortir mes couteaux.
J’ai soufflé. Long. Profond.
J’ai commencé à me relever.
* * *
C’est à ce moment précis que je me suis retourné et que j’ai trébuché sur le lapin.
Un lapin. Niveau 2. Trois kilos de fourrure blanche, d’oreilles dressées et d’indignation concentrée. Il était là, juste derrière moi, probablement dérangé de son terrier par le vacarme du combat, et mon pied — mon pied de cuisinier niveau 4 avec une AGI de 8 — s’est posé en plein sur sa queue.
Le lapin a fait un bruit. Pas un couinement mignon de dessin animé. Un cri strident, furieux, le genre de son qu’émet une créature de trois kilos qui a décidé que ?a suffisait.
Puis il m’a sauté au visage.
Les griffes ont ratissé ma joue. Les dents ont mordu mon nez. Le lapin de niveau 2 pesait trois kilos et faisait peut-être cinq points de dégats par attaque, mais j’étais à dix points de vie et la boule de poils enragée était accrochée à mon visage comme un masque de fourrure vengeur.
J’ai agité les bras. Le lapin a mordu mon oreille.
* * *
Noir.
Pas le noir du réveil, pas le noir du sommeil. Un noir total, absolu, qui a duré exactement trois secondes avant que le monde ne revienne d’un coup — la lumière, le bruit, la sensation d’un matelas sous mon dos et de draps froissés contre ma peau.
Et le rouge.
Une fenêtre rouge, immense, translucide, qui occupait tout mon champ de vision. Des lettres majuscules, centrées, dans une police que le Système avait probablement choisie pour son effet dramatique maximum.
J’étais dans mon lit. à l’auberge. Le même lit que j’avais quitté deux heures plus t?t, les mêmes draps à la lavande, la même fenêtre avec la même vue sur la rue principale de Heavenburg. La fenêtre rouge planait au-dessus de moi comme un rappel lumineux de ma honte.
J’ai relu la notification trois fois. Elle ne changeait pas. Le Système venait de me donner un trophée pour être mort d’un lapin. Avec un bonus qui signifiait littéralement que les lapins me considéraient comme inoffensif. Et une ic?ne de lapin à c?té de mon nom. Pendant vingt-quatre heures. Visible par tout le monde.
J’ai ouvert mon profil. Là, à c?té de ? Stéphan — Cuisinier — Niveau 4 ?, un petit lapin blanc flottait avec un sourire béat. Il avait l’air content de lui. Il avait l’air de savoir.
J’ai fermé les yeux. Soufflé un grand coup. Le genre de souffle que je poussais au restaurant quand un stagiaire renversait une sauce béarnaise en plein service et que quarante couverts attendaient. On ne pleure pas. On ne crie pas. On essuie le plan de travail, on remet la casserole sur le feu, et on recommence. Les catastrophes, c’est temporaire. Le service, c’est permanent.
J’ai rouvert les yeux. Le petit lapin souriant flottait toujours à c?té de mon nom. Je lui ai adressé un regard qui, dans mon restaurant, aurait fait démissionner un commis.
Il a continué de sourire.
J’ai vérifié mon inventaire. Tout était là. Le couteau, le tablier, le briquet, les herbes cueillies en forêt, la carcasse de loup gris. Tout. La mort ne prenait pas l’inventaire. Elle ne prenait que la dignité.
Je me suis assis sur le bord du lit. J’ai regardé mes mains. Intactes. Pas de sang, pas de morsure, pas de griffure. Le Système avait tout restauré — PV à 240, Stamina pleine, Mana plein. Physiquement, je n’avais jamais été en meilleure forme.
J’ai fermé la fenêtre rouge d’un geste de la main. Elle a disparu avec un petit son qui ressemblait dangereusement à un soupir de déception.
J’ai ouvert ma fiche de personnage. Niveau 4. EXP : 114/195 — les 45 points du loup s’étaient ajoutés avant la mort, apparemment. Les stats étaient en place. La compétence ? Coup critique anatomique ? brillait dans mon arbre de compétences, toute neuve, toute fière, à c?té de ? Ma?trise du feu ?.
Quelque part en bas, dans la salle de l’auberge, j’entendais le brouhaha des joueurs qui prenaient leur petit-déjeuner — ou plut?t qui avalaient le rago?t de Gormund en grima?ant. Mon kiosque était dehors, fermé, avec des clients qui devaient déjà passer devant en se demandant où était le type au lapin r?ti.
J’ai sorti mon tablier de mon inventaire. Je l’ai noué.
En descendant l’escalier, j’ai croisé Gormund qui essuyait son éternel verre.
? Bienvenue au Sanglier écor— ?
? Ouais ouais. ?

